Représentation
hiérarchique pour une théorie biologique
de l'organisation fonctionnelle (MTIP : Mathematical Theory
of Integrative Physiology)
La hiérarchie et ses conséquences : l'interaction
fonctionnelle
Au cours de mon travail sur les modèles
physiologiques, du niveau moléculaire au niveau
de l'organisme (voir Chauvet "Theoretical
systems in Biology", page 143, Vol 1, Pergamon
Press, 1996), j'ai introduit de nouvelles idées
spécifiques à l'étude de la biologie,
en particulier le concept d'interaction fonctionnelle
non symétrique et non locale dans un espace
hiérarchique. Ces concepts fondamentaux ont émergé
d'une approche bottom-up des systèmes vivanst,
autrement dit d'une étude systématique des
fonctions physiologiques isolées, suivie par l'intégration
de ces fonctions au niveau de l'organisme. Une conséquence
significative de cette théorie est que les organismes
vivants ne sont pas seulement vus comme une double représentation
organisationnelle, simultanément structurale et
fonctionnelle, mais aussi vus sous la forme d'une double
représentation mathématique, à la
fois géométrique et topologique.
Mais qu'est-ce exactement qu'une fonction
physiologique ? Nous pouvons la comparer à une
fonction mathématique dans le sens où l'action
d'une structure sur une autre entraîne un certain
produit. La fonction physiologique serait alors l'action
(l'application en termes mathématiques)
et le produit serait le résultat de la fonction
(la valeur de la fonction en termes mathématiques)
qui est souvent identifiée à la fonction
physiologique elle-même. Bien que cette définition
soit générale, elle est malheureusement
inopérante. Il est relativement facile de décrire
les fonctions physiologiques particulières comme
la vision, la digestion, la mémorisation, etc.
mais il est beaucoup plus difficile de donner une définition
opérationnelle d'une fonction physiologique en
général. Une possibilité est de définir
une fonction physiologique comme une combinaison d'interactions
fonctionnelles entre structures. De telles interactions
fonctionnelles sont évidemment spécifiques
puisqu'elles décrivent l'action (quelle que soit
sa nature) d'une structure sur une autre ou, plus précisément,
l'action d'une source sur un puits après que
l'action ait subi une transformation dans la source
(c'est-à-dire ait entraîné une transformation
dans le puits). Il est donc clair que l' interaction possède
la propriété de non symétrie
source vers puits . En outre, elle montre une autre propriété
très importante : celle de non localité,
définition un peu plus difficile à comprendre
puisqu'elle prend son origine dans la hiérarchie
structurale du système (voir Chauvet, "Hierarchical
functional organization of formal biological systems",
1993)), c'est-à-dire que certaines structures sont
incluses dans d'autres. La non localité peut être
expliquée comme suit :
Le même raisonnement s'applique aux
processus dynamiques des interactions fonctionnelles,
opérant par exemple sur groupes de neurones ou
glandes endocrines. En termes plus généraux,
il peut être étendu à l'activité
complète de l'organisme, pourvu que toutes les
interactions fonctionnelles impliquées soient correctement
représentées. Nous pouvons alors formuler
une théorie hiérarchique de l'organisation
fonctionnelle de la façon suivante :
dans un système hiérarchique à n
niveaux, chaque interaction fonctionnelle est décrite
par le transport d'un signal activateur et/ou inhibiteur
(sous la forme d'un potentiel d'action d'une hormone ou
de tout autre type d'interaction) entre une source et
un puits, et chaque fonction physiologique est la conséquence
d'une combinaison de telles interactions. Cette idée
peut être commodément exprimée par
une théorie du champ selon laquelle un opérateur
transmet une interaction à une vitesse donnée
d'une source vers un puits situé dans l'espace
des unités, la source et le puits étant
chacun réduit à un point. Cette représentation
constitue la base de la définition d'une fonction
physiologique comme le comportement global d'un groupe
d'unités structurales dans un système hiérarchique.

figure 1
Du point de vue mathématique :
(i) une interaction fonctionnelle
est définie comme l'interaction entre deux des
p unités structurales ui et uj (i,j =
1,p) d'un système biologique formel (FBS).
L'une des unités, par exemple ui,
emet un signal qui agit sur l'autre unité, uj,
qui en retour emet une subtance, après une éventuelle
transformation f :
(1)
Cette interaction, appelée fonction
élémentaire, est représentée
par by yij (Figure
1) et constitue un élément du graphe
mathématique qui représente l'organisation
du système biologique formel (O-FBS). La dynamique
des interactions fonctionnelles est alors décrite
par un système d'équations du type suivant
:
(2)
ou r 's sont des paramètres
physiques ou géométriques spécifiques.
(ii) L'unité structurale est
définie comme l'ensemble des éléments
anatomiques ou physiques intervenant dans la fonction physiologique.
Donc d'un point de vue fonctionnel, un système
constitué d'un ensemble d'éléments
comme des molécules, des organites cellulaires, des
cellules, des tissus et des organes est représenté
par des interactions fonctionnelles entre unités
structurales. Cette hiérarchie structurale est montrée
Figure 2.
figure 2
Les
interactions fonctionnelles sont identifiées par
des discontinuités structurales
Les interactions fonctionnelles peuvent être identifiées
par la présence de discontinuités structurales.
Supposons que nous ayons deux unités structurales
séparées par une discontinuité structurale.
L'interaction se propage d'une unité à l'autre
à travers cette discontinuité qui pourrait
être par exemple une membrane, siège d'un transport
actif. La membrane est au niveau inférieur dans la
hiérarchie structurale, par rapport aux deux unités
en interaction. Du point de vue de la dynamique de l'interaction
fonctionnelle, on peut dire qu'elle consiste en un certain
processus physiologique opérant dans les deux unités
(localisées en r' et r dans l'espace
des unités, c'est-à-dire le r-espace
qui se réfère à r'(x,' y', z')
et r(x,y,z) dans l'espace physique tridimensionnel,
avec un processus physiologique différent ayant lieu
au niveau inférieur dans la discontinuité
structurale. Une interaction fonctionnelle peut être
représentée sous la forme d'un diagramme,
comme le montre la figure 3. L'équation
gouvernant le transport de l'interaction s'applique à
un milieu continu et explique pourquoi l'équation
du processus est différente au niveau inférieur
de l'organisation. Cette observation constitue la base d'un
nouveau formalisme (voir Chauvet, 1999, 2002) impliquant
ce que j'ai appelé les S propagateurs (propagateurs
dans les structures).

figure 3
Une
représentation tridimensionnelle d'un système
biologique
Comme on l'a vu, une fonction physiologique
peut être représentée par des graphes
mathématiques où les nuds correspondent
aux unités structurales et les arêtes aux interactions
orientées, non-symétriques. Toutes les fonctions
physiologiques sont couplées de façon intriquée
dans la hiérarchie. Elles sont liées relativement
à l'espace - ce qui est évident - mais aussi
au temps qui correspond à une vitesse d'évolution
différente des fonctions physiologiques (échelle
de temps différente). Probablement la meilleure façon
de voir cet aspect de la hiérarchie est de considérer
les boucles intriquées en temps de l'algorithme qui
représente l'évolution de la fonction. Nous
devons donc non seulement considérer la hiérarchie
structurale mais aussi la hiérarchie fonctionnelle
du système. Alors, chaque niveau de l'organisation
fonctionnelle correspondra à une fonction physiologique
particulière, c'est-à-dire à un processus
qui se réalise dans une certaine échelle
de temps.
Comment définir ces deux types de hiérarchies
? Il est commode de considérer la hiérarchie
structurale comme étant organisée selon les
échelles d'espace d'un processus physiologique, alors
que la hiérarchie fonctionnelle est organisée
selon les échelles de temps. De plus, ceci offre
l'avantage de séparer clairement les organisations
structurales et fonctionnelles, c'est-à-dire la structure
et la fonction du système biologique étudié.
Cette “séparation” peut être
représentée en utilisant des axes pour les
échelles d'espace, les échelles de temps,
et l'espace des unités structurales. Nous obtenons
une représentation tridimensionnelle d'une fonction
physiologique (Figure 4) qui montre :
- les unités structurales dans l'espace
pour une fonction donnée et l'organisation hiérarchique
des fonctions physiologiques pour une échelle d'espace
donnée.
- l'intégration des fonctions physiologiques,
c'est-à-dire l'identification des couplages entre
les fonctions, qui requiert de déterminer les interactions
fonctionnelles aux différents niveaux hiérarchiques
impliqués
Par exemple, les interactions au niveau moléculaire
entre l'angiotensine et la rénine seront situées
au niveau le plus bas de l'organisation hiérarchique
représentant la circulation du sang, et seront elle-même
couplées au réseau neuronal. Ce travail complexe
peut seulement être entrepris en utilisant des méthodes
mathématiques hautement abstraites et techniquement
avancées:, ce que j'ai appelé la MTIP
(Mathematical Theory of Integrative Physiology).

figure 4